Elections Lebanon
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Les élections libanaises de mai 2022: l’amorce d’un tournant ?*

* Cette analyse a été rédigée par Joseph Maïla, professeur de géopolitique et directeur du programme de médiation de l’Institut de Recherche et d’Enseignement sur la Négociation (IRENÉ) à l’École supérieure des sciences économiques et commerciales (ESSEC), Paris.

Cette publication a été produite avec le soutien du ministère fédéral des Affaires étrangères allemand. Les avis exprimés dans cette publication n’engagent que leur auteur et ne peuvent en aucun cas être interprétés comme ceux de DRI ou du ministère fédéral des Affaires étrangères allemand.

Des élections législatives libanaises du 15 mai 2022 nombre de citoyen·nes et beaucoup d’observateur·trices n’attendaient rien. Ou presque.

Plusieurs raisons motivaient ce pronostic.

Les perspectives et les attentes d’un scrutin longtemps incertain

La première raison tenait à l’idée qu’à l’ombre d’un pouvoir accroché à ses privilèges, à son inaction politique et à ses moyens de pression occultes et manifestes, il ne pouvait rien advenir. La classe dirigeante, bien que fortement secouée par le vent du soulèvement populaire d’octobre 2019, avait su contenir les assauts de la « Révolution » et avait survécu aux conséquences de l’explosion du 4 août 2020. Elle avait plié sans jamais rompre à coups de répression policière. La terrible situation économique et la tragédie sociale qu’elle avait entraînée, accompagnée des départs massifs du pays, notamment ceux des jeunes, semblaient signer la résignation des Libanaises et des Libanais.

Le rapport de force politique n’avait donc pas été altéré. Des mois de contestation n’avaient pas réussi à fissurer la coalition au pouvoir. Derrière les moments politiques successifs depuis le 17 octobre 2019, alternant entre un gouvernement de technocrates, un interminable intermède d’un chef de gouvernement désigné pour former un nouveau gouvernement, et un gouvernement de préparation des élections législatives, le temps avait joué en faveur d’un concours d’intérêts opposés au changement, entre le consortium des banques, dont la Banque centrale du Liban, et les forces miliciennes d’Amal et du Hezbollah. Ces dernières, armées de gourdins et montées à motocyclettes, n’avaient pas hésité à user de violence pour mater le soulèvement en présence d’une Armée libanaise qui, bien que guettée par le doute et la précarité économique des troupes, n’abdiquait pas de son rôle de gardienne musclée de l’ordre. Les forces de sécurité affectées à la garde du chef du parlement (près de 430 personnes), elles, avaient moins de scrupules et tiraient à balles réelles ou de caoutchouc sur la foule encerclant l’Assemblée nationale pendant les soulèvements massifs de 2019.

La deuxième raison tenait au spectacle désespérant offert par une opposition qui avait certes su se mobiliser à partir du 17 octobre 2019 mais qui, par la suite, s’était essoufflée, se perdant dans de vaines querelles, sans jamais parvenir à faire front commun. Un véritable réveil de la société civile s’était opéré. La diversité de ses courants, signe de vitalité démocratique, n’avait pas toutefois tardé à se transformer en théâtre public de représentation des egos révolutionnaires. Cet état des lieux se conjuguait avec une désunion désespérante en termes de stratégie électorale. Pas de coordination entre listes électorales, peu de concertation, une insistance sur la centralité pour chacun des partis, groupes ou groupuscules issus de la mouvance du soulèvement populaire de nombre de projets qui ressemblait à des manifestations de narcissisme.

Le contexte électoral et ses pratiques

Face à ce tableau de faiblesse stratégique des non-coalisés de la « Révolution d’Octobre », les élections du 15 mai 2022 doivent se comprendre à la lumière de divers contextes. D’abord dans le contexte du déroulement de la campagne électorale qui n’a pas manqué d’être entaché de manœuvres d’intimidation, de violence, mais surtout d’inégal accès aux médias et à la publicité dans l’espace public du fait de ressources financières disproportionnées entre les candidat·es. Le contexte fut aussi celui dicté par la loi électorale qui a présidé aux élections, loi votée en 2017, taillée à la mesure de la coalition au pouvoir, combinant un scrutin à la proportionnelle de listes fermées au sein de quinze circonscriptions et un vote préférentiel, relevant généralement d’un choix confessionnel en faveur d’un·e seul·e candidat·e. Mécanisme ambigu d’une loi aux intentions à peine déguisées, mais qui s’est retournée en partie contre ses concepteurs dans la mesure où elle a permis à un certain nombre de candidat·es issus du soulèvement populaire ou indépendants de se faire élire.

Ce qui paraît toutefois être l’élément de contexte le plus susceptible de jeter un grave soupçon d’illégalité sur le processus électoral tient à la manière dont les élections se sont déroulées dans les zones sous le contrôle quasi exclusif du Hezbollah, là où la présence effective de l’État est très faible voire inexistante. Dans le sud libanais, dans certaines régions de la Békaa ou dans les districts de Baalbeck ou du Hermel, des irrégularités graves ont été constatées allant de l’intimidation à des rumeurs de bourrage des urnes ou de non-décompte des suffrages des Libanais de l’étranger, ainsi que l’ont relevé les missions d’observation locales et internationales. Dès lors, le scénario était écrit d’avance. Les 27 sièges dévolus à la communauté chiite ont été remportés, comme lors des élections de 2018, par les candidat·es du tandem Amal-Hezbollah. Sans affirmer un lien certain de causalité entre le contrôle du terrain et celui des élections, l’hypothèse d’une corrélation forte devrait être investiguée.

Il faut relever aussi que les pratiques liées au racolage clientéliste des voix, à l’achat des consciences, au poids du clanisme électoral, plaies classiques du comportement électoral au Liban, ont persisté. Les missions d’observation électorale ont également critiqué les conditions déplorables des bureaux électoraux, le non-respect de l’obligation du vote dans l’isoloir ou le dépouillement des votes à l’ombre d’éclairages de fortune dus aux coupures d’électricité. Sans être neuf, ce déroulement irrégulier des élections entache le processus électif et soumet ses résultats à la merci des forces politiques les mieux organisées et en maîtrise du terrain.

 

Sortie des urnes : la nouvelle configuration parlementaire

Ce que montrent les résultats du scrutin se répartit sur trois niveaux d’intelligibilité. Le premier est celui du taux de participation qui a atteint les 49.1%. Chiffre à nuancer, quand on sait la fiabilité limitée de registres électoraux mal tenus, non mis à jour pour des raisons de négligence ou pour des intentions frauduleuses. Chiffre faible néanmoins au regard de l’étendue de la révolte qui aurait pu susciter une vague plus grande de participation protestataire.

L’enthousiasme du vote des Libanais·es de la diaspora – près de 160,000 voix dans un scrutin ouvert pour la première fois aux Libanais·es de l’étranger – qui a entrainé la participation de plus de 60% des inscrit·es et qui a été déterminant dans quatre circonscriptions où le scrutin était serré. En attendant des résultats plus étayés et consolidés, il semblerait au vu de certaines estimations que le tiers des voix de l’émigration se soient portées sur des candidat·es anti-establishment : indépendant·es, non-aligné·es, dans l’opposition ou se présentant comme issus des rangs du soulèvement populaire d’octobre 2019.    

Au plan des résultats politiques, ensuite, et en termes de sièges acquis par les diverses forces, les résultats sont nuancés. Cinq grands blocs se détachent. Le premier appartient à l’ancienne majorité parlementaire. Parti chrétien, socle et appui du pouvoir du président de la République, le Courant Patriotique Libre perd de sa superbe et sort relativement affaibli dans son milieu confessionnel au terme d’une confrontation où son chef fut fortement attaqué. Il perd des sièges mais sauve l’essentiel du fait de l’apport des voix des formations chiites essentiellement.

Les forces chiites d’Amal et du Hezbollah qui sont les piliers du pouvoir issu des élections présidentielles de 2016 et qui contrôlent largement l’administration libanaise et ses centres de pouvoir, conservent tous les sièges réservés à la communauté chiite. Ils ne peuvent cependant que relever la très forte contestation au sein de toutes les communautés confessionnelles du pays de la possession par le Hezbollah de son arsenal fourni par l’Iran. Ils auront souffert surtout d’une blessure symbolique, retentissante au plan de leur propre opinion populaire avec l’élection, dans leur fief du sud, de deux candidats non chiites d’une liste d’opposition. À elles deux, les formations chiites totalisent une trentaine de sièges sur les 128 sans compter l’appoint d’indépendant·es dans leur cercle de mouvance. 

La communauté sunnite sort, quant à elle, très affaiblie et morcelée de ces élections. Déchirée par l’appel au boycott lancé par son leader et chef du Courant du Futur en exil volontaire, Saad Hariri, et l’incitation de l’autorité spirituelle de la communauté, appuyée par l’Arabie saoudite, à la participation, les formations sunnites apparaissent morcelées, éparses, se distribuant selon des lignes de clivages politiques contradictoires. La participation en demi-teinte de la communauté sunnite aura très certainement contribué à la baisse du taux de participation. Plus grave est cependant ce que l’on pourrait appeler la sortie de route politique de la communauté sunnite qui, si elle persistait, pourrait affecter durablement son influence ainsi que l’équilibre communautaire du pays.

Passées à l’opposition depuis le début du soulèvement, les Forces libanaises ont crié victoire à la sortie des urnes. Il est vrai qu’elles ont augmenté le nombre de leurs sièges sans toutefois constituer le premier groupe parlementaire. Elles ont bénéficié tout à la fois, au plan de l’opinion chrétienne, des attaques menées contre elles par le Hezbollah, de la désaffection vis-à-vis du Courant Patriotique Libre et, dans certaines circonscriptions, de l’apport des voix de l’émigration. Elles semblent déterminées à jouer un rôle de premier plan au cours de la législature qui s’ouvre avec, à la clé, à l’automne, l’élection présidentielle dans laquelle leur chef est candidat. 

La victoire la plus manifeste est celle du groupe des insurgés du mouvement populaire d’octobre qui réussissent contre toute attente à percer le mur des partis confessionnels du cercle des familles traditionnelles et de la loi électorale communautaire se retrouvant à treize à l’Assemblée nationale. Cette présence au parlement libanais constitue un tournant dans la vie politique libanaise. Sans être une révolution au niveau de la représentation nationale, elle amorce un tournant de relative ampleur et sans précédent. Divisée, sans projet national unique, mais avec une panoplie de réformes affichée, la contestation inorganisée (sauf dans certaines circonscriptions où fut réussie la formation d’une liste unique, gage de succès tels au Chouf ou dans la troisième circonscription du sud), elle-même issue de l’effervescence populaire devra impérativement s’organiser. Elle devra réussir l’aval de la « Révolution » là où elle a raté son amont. Leurrée par leur réputation communicationnelle qui leur renvoyait, à travers les fora virtuels, une image surévaluée de leur réalité, les forces issues du soulèvement devront apprendre l’humilité, la coopération à travers l’organisation des alliances, tout en gardant leurs ambitions légitimes et nécessaires pour le pays.

Les quatre forces réunies d’Amal, du Hezbollah, du Courant Patriotique Libre et des Forces libanaises représentent chacune des blocs parlementaires de quinze à vingt membres. Aucune coalition de ces quatre blocs, sauf surprise ad hoc au sein du parlement, ne possède de majorité absolue. L’alliance d’Amal et du Hezbollah, avec l’appoint du bloc aouniste pèsera le plus lourdement. Deux inconnues subsistent néanmoins. La première est celle du comportement des élus sunnites et de leur possible organisation à l’Assemblée nationale ainsi que le devenir du Courant du Futur et de son leader. Le second est celui du groupe des nouveaux venus de la « Révolution » susceptibles de gonfler leurs effectifs à hauteur d’une vingtaine de membres grâce aux rapprochements avec des partis traditionnels ou d’individualités favorables au changement.

Enfin, reste un nombre relativement réduit de forces isolées dont certaines pourraient se joindre au courant du changement politique, tel le groupe des Kataëb (quatre membres) et Neemat Frem dans le Kesrouan. D’autres groupes comme celui du Parti Socialiste Progressiste au Chouf (neuf députés), des Marada (deux députés), au nord Liban essentiellement, ainsi que des personnalités politiques sans attaches, proclamées ou manifestes, pourraient pencher du côté des piliers de l’ordre politique encore prévalent.

 

Quelles conclusions ?

La Chambre de 2022 se révèle composée de blocs de plus ou moins égale puissance. Elle est aussi fortement polarisée par des radicalisations déjà existantes comme celles entre le Hezbollah les Forces libanaises, mais aussi par un radicalisme potentiel sunnite de moindre intensité. La radicalisation « révolutionnaire » n’est pas non plus à exclure dans la rue, au vu de la situation socio-économique qui empire, mais aussi à la Chambre des députés. La formation des prochains gouvernements, d’ordinaire ardue entre alliés, s’annonce compliquée.

On pourra aussi relever à titre indicatif, en attendant aucune confirmation ultérieure au niveau d’autres scrutins nationaux, une typologie du vote.

S’affirme d’abord un vote idéologique, structuré autour de partis se réclamant d’une identité forte, nationale et religieuse, n’excluant pas la confrontation avec l’adversaire au nom de la défense du groupe et de ses valeurs. Le parti des Forces libanaises et le Hezbollah sont dans ce cas. Fortement aidés par l’étranger, ils s’accusent néanmoins mutuellement d’œuvrer pour le compte de puissances régionales. Ces accusations, parfois de véritables vociférations, sont un apanage rhétorique sonore, non exclusif toutefois, de ces partis.

Un second vote est celui qui se porte en faveur de partis à dominante charismatique-clientéliste très marquée. Si le clientélisme est, certes, la pratique la mieux partagée dans le système politique libanais, à plus forte raison au moment des consultations électorales, il n’en reste pas moins que des partis comme Amal ou le Courant Patriotique Libre ont actionné de manière flagrante les leviers des prébendes, du recrutement politique d’État et du favoritisme sous tous ses modes. Ils ont ainsi fait bénéficier partisans, sympathisants ainsi que de petits partis-satellites de leurs largesses. Ces partis tournent autour d’une mystique du chef qui l’emporte sur l’idéologie et le programme politique, largement inexistants et qui signent leur fragilité structurelle.

Un troisième type de vote dont il est trop tôt de tester la solidité est celui qui a porté, pour la première fois avec force, des « révolutionnaires » parvenus dans l’arène parlementaire.  Ce vote se voulait durant toute la campagne électorale en rupture avec les clivages ou les allégeances personnelles et idéologiques traditionnels. Il est novateur mais demeure à la merci de l’efficacité de l’action des nouveaux venus au système politique libanais et de l’évolution du mouvement populaire.

Cette typologie du vote n’entend pas enfermer tout le comportement électoral dans trois catégories rigides ou imperméables. Le vote à dominante traditionnelle subsiste toujours au Liban, marqué par les liens de famille, de région et de confession. Tend-il à s’affaiblir ? Il est trop tôt pour l’affirmer d’autant plus qu’il est sous-jacent à tous les types de vote.

Signe des temps, le vote à dominante idéologique régionale, nationaliste arabe baathiste, nassérien ou pro-palestinien, ou encore nationaliste grand-syrien, disparaît du paysage parlementaire. Le vote à dominante musulmane comme celui du groupe des Ahbaches à Beyrouth, voire islamiste, pointe quant à lui un tropisme étatique étranger plus qu’un renvoi à un référent religieux à l’instar de la mobilisation chiite engagée par le Hezbollah en faveur de l’Iran.

Là se pose, pour comprendre le système politique libanais, la relation d’affinité des forces politiques libanaises avec des États étrangers quels qu’ils soient. Le régime politique libanais dans sa constitution actuelle demeure un système pénétré qui reste ouvert aux vents de l’internationalisation et de l’intervention étrangère. Un horizon lourd de menaces présentes et à venir, non moins importantes que les défis économiques et sociaux, graves et urgents, que la classe politique renouvelée et les nouveaux membres de l’opposition auront à affronter.

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